Chapitre II
Allongée dans son lit, les yeux grands ouverts, Cassandra savourait l’enivrante sensation de délivrance dans laquelle elle baignait depuis plusieurs jours. Toute sa vie, elle s’était sentie captive d’une forteresse invisible, mais lorsqu’elle avait recouvré la mémoire, les murs de sa prison s’étaient effondrés par la même occasion. À présent, elle était libre.
Certes, la peur que lui inspiraient Angelia et ses crimes était toujours vivace, et ses souvenirs demeuraient parcellaires. Elle ne se rappelait pratiquement de rien en vérité, si ce n’était de la tentative d’assassinat de sa sœur ; le reste de son passé restait plongé dans le flou. Toutefois, le boulet le plus lourd qu’elle traînait avait fondu quand le voile masquant la vérité s’était déchiré. Elle avait vécu dans la terreur d’elle-même, minée par la certitude d’être une étrangère à ses propres yeux. La résurgence de ses souvenirs l’avait délivrée d’un poids immense. Elle n’était pas une meurtrière.
Cassandra se leva, enfila un peignoir et sortit sur le balcon, légère comme un oiseau. Au loin, les cimes des arbres oscillaient sous la brise dans un ciel d’une pureté éblouissante. La jeune femme demeura longtemps à les contempler, savourant la fraîcheur de l’air matinal sur son visage.
Elle renaissait, tout simplement.
*
Juste avant le dîner, Jeremy, aussi débraillé qu’à l’ordinaire, se précipita avec son enthousiasme coutumier vers Cassandra qui traversait le hall.
— Miss Jamiston, savez-vous où se trouve l’Histoire de l’alchimie ? Le livre n’est plus dans la bibliothèque.
Cassandra hocha la tête.
— Il est dans ma chambre. Montez avec moi, proposa-t-elle. Je vais vous le donner tout de suite.
L’Histoire de l’alchimie fut cependant très vite oubliée. Cassandra poussa le battant de sa chambre et se figea aussitôt. Derrière elle, Jeremy s’immobilisa à son tour et poussa un juron.
Gabriel était là, debout dans le fond de la pièce. Ses mains plongées dans le tiroir d’une commode en bois de rose ne laissaient planer aucun doute sur la nature de l’activité à laquelle il s’adonnait avant d’être interrompu par leur entrée. Il se redressa, très pâle, et une lueur de défi traversa ses prunelles.
— Que… que faites-vous là ? balbutia Cassandra, abasourdie, lorsqu’elle eut retrouvé l’usage de la parole.
Drapé dans une froide impassibilité, le jeune homme demeura comme à son habitude silencieux. Jeremy, dont les poings s’étaient crispés sous l’effet de la colère, bondit au milieu de la chambre.
— Cela paraît évident, cracha-t-il en jetant des regards assassins à Gabriel. Nous l’avons pris la main dans le sac alors qu’il cherchait le Triangle de l’Eau ! J’avais raison depuis le début, c’est un espion à la solde du Cercle du Phénix !
— N’émettons pas de jugements prématurés, objecta Cassandra avec prudence. Peut-être a-t-il une très bonne raison de se trouver ici.
— Vraiment ? railla le journaliste. J’aimerais bien la connaître dans ce cas !
Consternée, la jeune femme ne souffla mot : elle n’avait que trop conscience du peu de crédibilité de sa suggestion.
— Vous êtes complètement bornée ! poursuivit Jeremy d’un ton rageur. Quelle preuve supplémentaire vous faut-il pour être convaincue ? Et pourquoi refusez-vous de voir la réalité en face ?
« Parce que c’est trop dur », songea Cassandra. Parce que la cruelle perspective d’annoncer à Julian la trahison de Gabriel lui fendait le cœur.
Jeremy avait les yeux braqués sur elle.
— Il faut réunir tout le monde et prendre les décisions qui s’imposent, gronda-t-il, les bras croisés dans une attitude de reproche.
— Mais…
— Cassandra, auriez-vous vu Gabriel par hasard ? Je le cherche partout.
La jeune femme sursauta. À deux pas d’elle, dans le corridor, Julian la contemplait d’un air soucieux.
— Vous allez bien ? Vous êtes toute pâle…
Il s’avança et elle faillit se jeter devant lui pour le retenir, mais ce geste absurde n’aurait fait que retarder l’inévitable. Accablée, elle s’effaça de mauvaise grâce pour le laisser entrer dans la chambre.
Toujours parfaitement immobile près de la commode, Gabriel blêmit en apercevant son amant, et l’assurance qu’il affichait quelques secondes plus tôt sembla le déserter d’un coup.
Face au spectacle qui s’offrait à ses yeux, l’incompréhension se lut sur le visage de Julian. Son regard perplexe balaya la chambre à plusieurs reprises, allant sans cesse de l’un à l’autre des trois protagonistes.
— Que se passe-t-il ? s’enquit-il enfin d’une voix hésitante.
Jeremy jubilait tellement que Cassandra eut envie de le gifler. Peu importait en cet instant qu’il eut tort ou raison.
— Nous venons de surprendre Gabriel en train de fouiller dans les affaires de Miss Jamiston, claironna le journaliste. Il voulait voler le Triangle, bien sûr.
Incrédule, Julian dévisagea Gabriel, cherchant dans son regard ou son attitude la réfutation de cette allégation. Le jeune homme ne détourna pas la tête mais parut mortifié.
— C’est impossible, voyons…, murmura Julian, ébranlé malgré lui.
— Alors que faisait-il dans cette chambre, les mains plongées dans ce tiroir ? Vous allez me le dire, je présume ?
Julian ne prit pas la peine de répondre. Il alla se camper devant Gabriel.
— Que faisais-tu ici ? demanda-t-il avec douceur.
Silence.
— Que faisais-tu ici ? répéta Julian d’une voix où commençait à poindre la colère.
Gabriel parut effrayé mais persista dans son mutisme.
— C’est le moment ou jamais de parler ! éclata Julian, désespéré. Que suis-je censé croire si tu t’obstines à te taire ? Défends-toi au moins !
La tension dans la pièce était à son comble. Spectatrice impuissante, Cassandra ne pouvait s’empêcher de douter encore de la culpabilité de Gabriel. Cet acte stupide lui faisait courir un risque énorme, cela n’avait aucun sens. Il devait avoir agi sous le coup de la panique pour se montrer aussi irréfléchi. Soudain, la lumière se lit dans son esprit.
— Ce n’est pas le Triangle qu’il cherchait, dit-elle lentement.
Les trois hommes se retournèrent vers elle, interrogateurs.
— Non, ce n’était pas le Triangle, répéta Cassandra d’un ton ferme en se dirigeant vers sa table de chevet, mais le carnet de Charles Werner.
Elle se remémorait à présent la réaction angoissée de Gabriel quand elle lui avait parlé du carnet, l’effroi et la détresse qu’elle avait lus alors dans ses yeux.
Le jeune homme réagit exactement de la même façon lorsque Cassandra sortit le carnet du meuble où elle l’avait dissimulé : il devint exsangue, et une inquiétude dévorante affleura sur ses traits. Affolé, il jeta un regard suppliant à Cassandra pour la dissuader de parler davantage, mais celle-ci l’ignora, bien décidée à rétablir la vérité.
— C’est cela que vous vouliez, n’est-ce pas ? dit-elle en lui tendant le livre.
C’était une affirmation plus qu’une question.
Gabriel ne bougea pas, se bornant à fixer le carnet avec une fascination mêlée de crainte.
Intrigué, Julian se saisit du livre sous les yeux horrifiés du jeune homme.
— C’est donc cela que tu cherchais…, murmura-t-il d’un air pensif. Pourquoi ce carnet t’effraie-t-il à ce point ? Que contient-il donc de si terrible ?
Jeremy s’était rapproché, partagé entre curiosité et irritation.
— Il suffit de le lire pour le savoir, non ?
— Impossible, rétorqua Cassandra d’un ton sans réplique. Si nous forçons la serrure, Werner s’en apercevra fatalement et cela risque de ne pas lui plaire. Or nous devons le ménager pour l’instant, il est notre meilleur allié contre le Cercle.
À ces mots, Gabriel parut respirer plus librement et son visage reprit un peu de couleur. Ces marques de soulagement n’échappèrent à personne.
— Alors, que faisons-nous maintenant ? demanda Jeremy, les bras toujours croisés.
Cassandra affronta son regard brûlant.
— Rien. Nous allons nous en tenir au plan prévu, à savoir attendre que Werner nous contacte et lui rendre son carnet.
— Non, je voulais dire : que faisons-nous de lui ? grogna le journaliste en tendant un doigt accusateur vers Gabriel.
Cassandra jeta un coup d’œil à Julian et résolut après une brève réflexion d’exaucer la prière muette que lui adressait son ami.
— Il va simplement reprendre ses activités habituelles.
Jeremy contempla Cassandra comme si elle était une folle dangereuse.
— C’est tout ? grinça-t-il d’un air excédé. Nous l’avons surpris en flagrant délit de vol, et vous voulez que nous agissions comme si de rien n’était ? Vous plaisantez ? Nous ne pouvons pas laisser passer ça !
— C’est pourtant exactement ce que nous allons faire, M. Shaw.
— Et pourquoi cela, je vous prie ?
— Parce que je l’ai décidé, trancha Cassandra dont la voix avait pris une intonation métallique.
— Oh, vraiment ? Et qui a décrété que vous étiez au commandement de toute cette affaire ? lança Jeremy d’un ton rageur.
— Mais vous-même, voyons. Le jour où vous avez accepté de vous joindre à notre groupe, vous m’avez implicitement reconnue comme votre chef.
Sans répondre, les poings serrés, Jeremy leur tourna brusquement le dos et alla se poster près de la porte-fenêtre, le regard tourné vers le parc. De sa place, Cassandra aperçut cependant le reflet de son visage dans le miroir de sa coiffeuse, et son sang se glaça à cette vision. Une haine farouche brûlait dans les yeux du jeune homme, une dureté impitoyable déformait ses traits si mobiles en un masque grimaçant qui le rendait méconnaissable.
Cela ne dura qu’une seconde. Jeremy fit volte-face presque immédiatement, et Cassandra put constater que son visage avait repris son aspect habituel. Il paraissait toujours furieux, mais la violence qui le consumait à l’instant s’était évanouie. La jeune femme aurait même pu se croire victime d’une illusion si un profond malaise ne s’était insinué en elle.
Le journaliste se dirigea vers la porte sans un mot et sortit. Ses pas résonnèrent dans le couloir avant de s’estomper, étouffés par le tapis de la cage d’escalier. Un silence confus s’abattit alors sur la chambre.
— Je suis navré, Cassandra, dit enfin Julian en lui rendant le carnet de Werner. Je vous remercie d’avoir laissé une chance à Gabriel.
— Vous devriez éviter ce genre de sottises à l’avenir, jeta sèchement la jeune femme à l’intéressé. Votre situation ici est précaire, ne l’oubliez pas. Vous m’avez mise dans une position délicate vis-à-vis de Jeremy. Il était fou de rage, et je ne peux lui donner tort.
Julian hocha la tête :
— Son point de vue est tout à fait légitime.
Gabriel pour sa part ne se sentait pas coupable le moins du monde. Sa physionomie n’exprimait que la frayeur tandis qu’il continuait à fixer obstinément le cuir sombre du carnet de Charles Werner.
Cassandra remit le livre dans sa table de chevet et ferma le tiroir à clé.
— Gabriel devra m’accompagner lors de ma prochaine entrevue avec Werner, annonça-t-elle en revenant vers les deux hommes. Il a expressément requis sa présence.
Julian haussa des sourcils réprobateurs.
— Pourquoi cela ?
— Je l’ignore, mais mieux vaut ne pas le contrarier. Il peut encore nous être utile.
De nouveau très pâle, Gabriel se raidit. Julian perçut son angoisse bien qu’il n’en comprît pas la raison. Dans un geste qui se voulait rassurant, il posa sa main sur le bras du jeune homme.
— Je viendrai avec vous, annonça-t-il.
Gabriel vacilla, atterré, mais Julian n’y prit pas garde.
— Je ne veux pas laisser Gabriel y aller seul. Je viendrai, répéta-t-il d’un ton qui ne souffrait pas de contestation.
Cassandra hésita. L’idée ne l’enchantait guère, sans même parler de Gabriel qui semblait catastrophé. Mais d’un autre côté, Julian pouvait se montrer terriblement obstiné, et elle ne voyait aucune raison valable à lui opposer pour motiver un refus : après tout, Werner n’avait pas exigé qu’elle et Gabriel se rendissent seuls au prochain rendez-vous. Résignée, elle haussa légèrement les épaules.
— Agissez à votre guise, soupira-t-elle.
— Parfait. Merci encore, Cassandra.
Julian lui sourit et quitta la pièce, imité par un Gabriel consterné.
Une fois seule, Cassandra s’assit sur son lit et se prit la tête à deux mains. Elle ne pouvait nier s’être conduite comme une irresponsable. Si le bon sens l’avait un tant soit peu guidée tout à l’heure, elle se serait empressée de renvoyer Gabriel au sommet de sa tour et de l’y enfermer sous clé. Peut-être cherchait-il vraiment le Triangle en fin de compte (encore qu’il devait bien se douter qu’elle n’était pas assez stupide pour le laisser traîner dans sa chambre) ; auquel cas, ce garçon excellait dans l’art de la comédie. Cette éventualité la révoltait pour toutes sortes de raisons, mais Cassandra devait admettre à regret qu’elle ne pouvait être exclue.
Il fallait regarder les choses en face : elle s’était montrée égoïste, voilà tout. Certes, elle avait agi ainsi pour protéger Julian, et aussi parce que, contre toute logique, elle croyait en la sincérité de Gabriel. Il n’en demeurait pas moins que ses choix risquaient de mettre les autres en danger.
Avec un pincement au cœur, elle espéra avoir pris la bonne décision.
En début d’après-midi le lendemain, le cab qu’avait emprunté Nicholas s’immobilisa devant la gare de Fenchurch Street, située en plein cœur de la Cité. L’avocat bondit hors du véhicule, s’empressa de payer le cocher et, sans attendre qu’il lui rendît sa monnaie, s’engouffra dans la foule en jouant des coudes, soucieux de ne pas perdre sa proie de vue. Les rues aux alentours de la gare exhalaient une odeur de bière et de café, amenée par le vent qui soufflait par bourrasques en jouant avec les larges jupes colorées des femmes, tandis que les hommes étaient obligés de retenir des deux mains leur haut-de-forme pour éviter qu’il ne s’envolât. Non loin de là, près de la Tamise, se découpait sur le ciel charbonneux la Tour de Londres. Imposante, la forteresse médiévale étendait son ombre sur les environs.
Nicholas pénétra dans la gare sans quitter des yeux le manteau cuivré de l’homme qu’il filait. Dans sa hâte, il bouscula deux matrones qui poussèrent des piaillements indignés auxquels il ne prit pas garde. Près d’elles, un conducteur noir de suie éclata de rire.
L’homme au manteau cuivré s’arrêta à un guichet pour acheter un billet puis se dirigea sans hésiter vers le quai numéro trois au bout duquel il se posta. L’air préoccupé, Andrew, car c’était lui, se mit à examiner distraitement la doublure de son chapeau qu’il tournait dans ses mains gantées en attendant son train.
Nicholas demeura à distance pour ne pas être vu. Il avait suivi Andrew depuis son cabinet de Baker Street dans le but de percer l’énigme qui l’entourait. Nicholas était en effet persuadé que le médecin ne se montrait pas franc avec eux. En vérité, il le jugeait un peu trop parfait pour être honnête. Aussi altruiste qu’il fût, Andrew paraissait souvent tourmenté et troublé, ce qui laissait penser que quelque secret inavouable pesait sur sa conscience. L’étrangeté de certaines de ses réactions et sa relation ambiguë avec Cassandra avaient éveillé la méfiance de l’avocat. Ses soupçons se trouvaient aujourd’hui confirmés ; à cette heure, Andrew était censé recevoir ses patients à Baker Street, au lieu de quoi il s’apprêtait à prendre un train pour une ville inconnue.
Nicholas savait que la gare de Fenchurch Street desservait l’est de Londres, mais il avait besoin de connaître la destination précise d’Andrew. Un contrôleur passant près de lui à cet instant, il l’interrogea.
— Le train du quai numéro trois est l’express pour Chelmsford, monsieur, répondit l’employé. Son départ est prévu dans dix minutes, à 14 h 15 exactement.
Nicholas le remercia et se retourna vers Andrew. Le train de la compagnie « London, Tilbury and Southend Railway » entrait justement en gare dans un panache de fumée grisâtre, et le médecin monta dans le premier compartiment.
Nicholas attendit que le train se fût ébranlé et eût quitté la gare pour faire demi-tour, intrigué.
Que diable Andrew allait-il faire dans l’Essex en plein milieu de la journée ? Il s’était comporté en habitué des lieux, montrant par là que ce n’était pas la première fois qu’il effectuait ce voyage. Et pourquoi faisait-il un mystère de ses excursions en dehors de Londres ? Si Nicholas n’avait pas eu un rendez-vous professionnel important à honorer, il aurait suivi Andrew jusqu’à Chelmsford pour en avoir le cœur net.
Cassandra faisait une confiance aveugle à cet homme, mais Nicholas doutait de plus en plus de sa clairvoyance.
*
Le même jour, à l’heure du dîner, Jeremy, de retour au manoir, risqua un œil chafouin dans la salle à manger et avisa deux sièges vides.
— Où sont Lord Ashcroft et… et… Gabriel ? lâcha-t-il péniblement, le nez plissé dans une moue de dégoût.
— Ils sont sortis, répondit Cassandra sans lever le nez du Times dans la lecture duquel elle était plongée.
Un rictus ironique tordit la bouche de Jeremy.
— Ils daignent quitter leur chambre, voilà qui constitue un net progrès ! marmonna-t-il à part lui.
Puis, plus fort :
— Et où donc sont-ils allés ?
— À Covent Garden, assister à un opéra.
Le journaliste se figea, comme frappé par la foudre.
— Un… un opéra ? balbutia-t-il.
— Don Giovanni de Mozart, je crois, précisa obligeamment Andrew, qui n’avait soufflé mot à personne de son déplacement de l’après-midi.
— Les bras m’en tombent ! s’écria Jeremy, scandalisé, en prenant place à table. Ce n’est vraiment pas le moment de sortir s’amuser, et surtout pas avec un criminel ! Un homme de surcroît !
— Julian est un grand amateur de musique, lui-même est un excellent pianiste, observa Cassandra.
— Oh, et y a-t-il un domaine dans lequel Lord Ashcroft n’excelle pas ? lança Jeremy d’un ton sarcastique.
— Gabriel n’était jamais allé à l’opéra, expliqua Andrew d’un ton apaisant. Lord Ashcroft a voulu lui faire plaisir, encore qu’il ait eu du mal à le convaincre de sortir au milieu de la journée.
— Allons bon, nous allons apprendre que c’est un vampire maintenant ! s’exclama Jeremy en attaquant l’entrée avec des gestes rageurs.
— Sa réticence s’explique sans mal, commenta Nicholas tout en observant le médecin à la dérobée. Avec des cheveux aussi blancs à son âge, il ne passe pas inaperçu. Sans doute cela le gêne-t-il.
— Quoi qu’il en soit, c’était très attentionné de la part de Julian.
Jeremy regarda Andrew d’un air affligé.
— Et puis quoi encore ! Lord Ashcroft paraissait être un homme si raisonnable, ajouta-t-il d’un ton déçu. Il cachait bien son jeu ! S’amouracher ainsi d’un meurtrier et se montrer avec lui en public ! Il n’a vraiment honte de rien ! Ne tient-il donc pas à sa réputation ?
— Gabriel est glaçant, renchérit Megan qui gardait un souvenir épouvanté de sa rencontre avec le jeune homme dans les souterrains écossais. Il me fait peur parfois.
— Il est vrai qu’il n’est guère expansif, rétorqua Andrew, mais il donne l’impression d’être sincèrement attaché à Lord Ashcroft. D’ailleurs, il le suit partout comme son ombre. Je trouve son attitude touchante.
Cassandra jeta un regard reconnaissant à Andrew. Voilà le trait de sa personnalité qu’elle appréciait le plus, qu’elle enviait même, cette fabuleuse capacité à déceler et mettre en lumière les meilleurs côtés des individus, cette incroyable générosité dont il faisait constamment preuve dans ses jugements sur autrui.
— Ridicule ! marmonna Jeremy en mangeant malgré tout de bon appétit. Les aristocrates comme Lord Ashcroft se croient vraiment tout permis ! Avec leurs titres, leur fortune et leur nom, ils s’arrogent le droit de piétiner la morale la plus élémentaire, ajouta-t-il d’un air écœuré. Gabriel était un voleur hier, et maintenant il sort comme si de rien n’était ! Suis-je donc la seule personne dans cette maison à avoir un peu de moralité ?
— On dirait bien, acquiesça Nicholas d’un ton railleur. Et vous devriez vous estimer heureux qu’un homme du rang de Lord Ashcroft daigne vous adresser la parole !
Cassandra suivait la conversation d’une oreille distraite. Julian avait bien fait d’emmener Gabriel loin du manoir le temps d’une soirée. Cette petite escapade ne pouvait que leur faire du bien à tous les deux. Elle leur changerait les idées et permettrait peut-être de faire taire durant quelques heures les doutes et les angoisses qui devaient les ronger. À côté d’elle, Andrew posa ses couverts et repoussa son assiette à moitié pleine. Cassandra lui jeta un regard en biais, notant avec inquiétude ses traits tirés et sa pâleur. Depuis quelques semaines, Andrew semblait fatigué en permanence et perdait l’appétit. Sans doute travaillait-il trop, mû par le désir de sauver la terre entière des affres de la maladie, car il passait de moins en moins de temps au manoir, ne paraissant se libérer qu’à grand-peine de ses obligations professionnelles.
Cassandra croisa le regard amusé de Nicholas par-dessus la table. Comme à son habitude, l’avocat semblait lire dans ses pensées. Elle détourna les yeux pour se concentrer sur son assiette.
La suite des événements la jetait dans l’expectative. Cependant, la simple évocation de sa sœur suffisait à la submerger de sombres pressentiments. Hormis Andrew, nul n’était au courant du lien de parenté qui l’unissait à Angelia Killinton. Elle avait préféré passer cette révélation sous silence, au moins provisoirement : le choc était encore trop récent pour qu’elle éprouvât l’envie de s’épancher sur le sujet.
Angelia s’était certainement rendue compte de la disparition du carnet de Charles Werner, et Cassandra n’avait aucun moyen sûr de le prévenir du danger qu’il courait. Elle était condamnée à attendre un signe de lui.
*
De son côté, dans le bateau qui le ramenait à Londres, Charles Werner était également en proie à l’incertitude. Lady Killinton, qui respectait toujours scrupuleusement ses plans, avait retardé son départ en Espagne de deux jours. Fallait-il y voir un funeste présage ? Nourrissait-elle de la suspicion à son égard désormais ? Elle s’était comportée normalement avec lui en Galice, mais peut-être cachait-elle son jeu pour mieux le piéger par la suite. À cette pensée terrifiante, sa main bandée le brûla comme s’il l’avait plongée dans le feu. Le masque d’impassibilité qu’il portait se craquela, et la rancune durcit ses traits émaciés.
Non, il n’avait rien à craindre. Il ne devait pas avoir peur. Elle ne connaissait pas la maison de Richmond, elle ne connaissait pas l’heure de la rencontre. Il veillerait à ne pas être suivi. Il ne courait aucun danger s’il se montrait prudent.
L’heure de vérité approchait. Dans quelques heures, il serait libre, et le Cercle du Phénix ne serait plus qu’un mauvais souvenir.